Dans cette société où je vis les avantages ne semblent pas nombreux. Pour certains, la banlieue est une fatalité, mais ils ne se plaignent pas parce que finalement la vie ne leur demande pas beaucoup d’efforts puisqu’ils vivent enfermés dans ce petit monde qu’ils se sont créés. Ils ont l’impression que le reste du monde n’existe pas vraiment. Seulement il existe. Il peut être dur et effrayant dès lors qu’au sein de ce petit monde la méchanceté et l’indifférence viennent se heurter à votre réalité qui n’est pas souvent la même que celle des autres.

J’ai toujours vécu ici, je n’ai pas toujours aimé mais c’est ici ma vie. Ce ne sont pas mes origines, les miennes sont encrées dans les terres africaines, celles de mes pères. Les Bosquets, ma cité de Montfermeil a abrité mes pleurs, mes rires, mes joies et mes craintes. Je pensais qu’elle me protègerait toujours du regard des autres et même de celui de mes « frères ». Eux, qui m’ont vu grandir, qui m’ont vu réussir ma vie devenue fierté ou jalousie pour certains, parce que j’ai créé ma petite entreprise. C’est vrai, j’ai eu le courage de courir après mes ambitions qui n’étaient pas celles du shit ou autres deals en tous genres. Mais cette cité ne me protègerait pas, je le savais, il fallait que je me débrouille comme si tout cela n’avait jamais existé. Un autre monde, une autre vie.

Ma peau noire, couleur ébène, on la trouve belle, pleine de sensualité et de grâce. Cette couleur qui m’enveloppe ne m’a jamais causé de tracas et pourtant elle est si visible. On ne peut que la voir, l’ignorer serait se duper soi-même. Elle n’a jamais dérangé, mais quand est-il du reste ? Je n’ai jamais voulu le savoir parce que je sais que ma réalité n’est pas celle des autres, parce que je sais que ma famille et mes amis ne comprendraient pas que mon bonheur est ailleurs.
Dois-je leur en vouloir de ne pas comprendre, je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que les perdre serait une immense douleur et parce que j’ai rêvé ma vie heureuse je ne peux la penser triste.

J’ai voulu essayer une fois, j’ai cru que j’y arriverais, mais je n’y suis pas parvenu. Ce soir là alors que j’étais dans le hall de l’immeuble cent-vingt, QG de mes « frères », les discussions allaient bon train sur les deals pour ne pas changer, sur les filles considérées comme des objets, et qui malheureusement le sont tellement, quand un garçon passa. Il était beau, il se dandinait un peu comme une jeune première. Je le regardai en souriant me demandant où s’arrêtait cette part de masculinité qui laisse place à la féminité. Mes amis quant à eux ne se perdirent pas dans ce genre de considérations. En effet, ils se moquèrent de lui. Comment une folle pouvait-elle se promener ainsi. Ils lui demandèrent s’il n’avait pas peur qu’ils lui cassent sa gueule d’ange ? Il était effrayé, il augmenta le pas de sa course sans se retourner et s’en alla vers l’ailleurs. J’ai su que je ne pourrais pas dire cette différence parce que le reniement des miens serait.

Pour oublier cette faiblesse, je me mis à envier tous les homos qui se baladaient en toute liberté dans leur quartier sans crainte d’être peut-être lynchés, d’être ramenés aux portes de la cité avec pour seul bagage leur désespoir. Je les regardais et me demandais quand j’arriverais moi-même à vivre ainsi mais je ne voyais rien à l’horizon, si ce n’était la dureté de l’immeuble cent-vingt, sans parler de celle de mes parents. Pour eux, immigrés des années soixante ils ont une idée bien arrêtée sur ces gens malades qui n’auraient jamais l’absolution de leurs pêchés. Ils pensent que le noir parce qu’issu de l’esclavage, de la servitude, doit revendiquer ce droit à la liberté et rester supérieur en tout pour ne jamais être considéré comme un être faible. Et justement, un gay est un être faible, une honte. Comment après tout cela ne pas s’enfermer dans ce carcan du non-dit ? Ce carcan qui ne fait qu’accentuer cette espèce de misère mentale que s’inflige déjà par accoutumée le noir qui se sent opprimé.
Chaque jour je m’enlise un peu plus dans ce mensonge et revenir en arrière est aussi facile que rêver fortune quand on ne joue pas au jeu. Je me suis dit que je pourrais me marier et avoir une famille pour tromper les autres, avoir une vie bien rangée loin de mes désirs mais ce serait une totale hérésie. 

Le Monde ne pourrait-il pas laisser en paix ceux qui ne rentrent pas dans sa normalité ? Le Monde ne pourrait-il pas cesser de nous regarder avec dédain et haine ? Etre gay ce n’est pas le début de la fin de toutes morales. L’homosexualité existe depuis la nuit des temps, et parmi les grands de ce monde il y en a, mais tout cela est caché, politique oblige. Le Monde devrait comprendre qu’être homo n’est pas un choix de vie, que c’est nous depuis toujours, depuis le premier cri poussé à la maternité. Le Monde devrait nous laisser vivre.

J’ai réussi socialement, je suis là où j’ai toujours voulu être. Grâce à moi, ma famille n’est plus dans le besoin, je fais vivre des gens. Je n’ai pas de mérite mais je n’ai pas non plus de raison de me cacher du reste du monde, et pourtant…
Dans cette vie, dans cette cité, je n’ai finalement pas trouvé ma place. Peut-être n’ai-je pas su m’affirmer et défendre ma liberté individuelle comme il l’aurait fallu ? J’ai laissé par crainte cette société bâtir un mur entre moi et les autres. Je ne suis pas sûr que je serai fou de joie demain matin au réveil mais je serais heureux quand même.
Lorsque je sors des Bosquets et que j’entre dans Paris, la vie, l’espoir s’ouvrent de nouveau à moi. L’indifférence des autres ne me choque pas car le cosmopolitisme qui ne s’est pas encore montré aux abords de la banlieue s’est installé dans la capitale. Ici, on a peu souvent le mot dur, le regard des autres est moins sévère quand on s’embrasse à la Villette. J’ose espérer que les gens se retournent sur nous uniquement par curiosité quand on se balade main dans la main sur les Champs. Je sais au fond de moi que certains voudraient nous envoyer sur le bûcher ou au bagne mais faute de mieux ils nous tolèrent.

En fait, je crois que le seul endroit où je peux vivre en toute quiétude mon homosexualité c’est dans cet appartement parisien que Maxime et moi avons acheté il y a un an. Je n’y dors pas très souvent car mes parents ne connaissent pas l’existence de cet appartement, sinon, ils y éliraient domicile. Vivre à Paris c’est bien mieux que les Bosquets de Montfermeil! Cet endroit, c’est mon havre de paix, ce cocon que Maxime et moi avons créé et dans lequel nous sommes heureux.
Maxime ne comprend pas ce silence, ces cachoteries, tous ces mystères. Il ne comprend pas  l’origine de tout cela et quelquefois un sentiment de lassitude s’installe en lui. Il n’a pas eu besoin de cacher sa sexualité à sa famille et à ses amis, tout a toujours été dit, rien n’a jamais été tût. Mais Maxime et moi sommes différents. Nous sommes issus de deux cultures différentes. Maxime est blanc, ses parents sont blancs, ses amis aussi. Il n’a pas eu à connaître cette souffrance. Il aimerait que tout s’arrange, que tout cela change, il aimerait connaître ma famille, aller aux Bosquets ; personne ne veut jamais aller aux Bosquets, lui si. Il voudrait faire parti de ma famille comme tous ces couples qui vivent dans la normalité. Le seul problème c’est qu’aux yeux des miens nous ne serons jamais des êtres normaux, nous ne serons jamais rien d’autre que des garçons pervers.
Mon Maxime est un rêveur, un Rimbaud dans son genre, un révolutionnaire nostalgique qui se revendique le droit d’Etre par le seul fait de l’amour. Mais il ne sait pas, ou alors il l’ignore par déni, que la France, la nôtre, se refuse l’ouverture d’esprit, elle pourtant si ouverte sur le monde. Et si dans ce paysage blanc il est dur d’être gay il l’est encore plus quand la peau est colorée. Maxime mon rêveur…

Le temps a passé, les non-dits ne sont plus. Je garde en moi l’espérance d’une vie meilleure où mes parents m’ouvriraient de nouveau la porte de chez eux, où ils accueilleraient notre fils, cet enfant que Maxime et moi avons adopté, notre petit Léo. Je ne pense pas que je verrais mes amis du cent-vingt des Bosquets me sourire de nouveau, ni me serrer dans leurs bras comme autrefois, mais ce n’est pas grave car c’était une autre vie, c’étaient d’autres jeux, d’autres défis.

J’aime la vie, j’aime cet espoir qui renaît chaque jour quand le soleil se lève, chaque instant qui passe et meurt pour laisser un autre prendre place. J’aime cet univers que je me suis créé avec l’homme que j’aime. J’aime me dire que j’ai de la chance de pouvoir aimer. Peu de gens peuvent dire qu’ils aiment.
Aujourd’hui ma vie est presque celle que j’ai rêvé quand, assis dans le hall du cent-vingt, je m’imaginais, moi fils d’immigrés camerounais, devenir un homme avec une petite famille.


©Géraldine Magnan, 2009
Texte protégé. Dépôt le 26.10.2009
















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