Ils étaient là, assis comme tous les autres jours et comme toutes les autres nuits le regard vide d’espoir, rempli de résignation et embué par tout ce vin indigeste. Aucun d’entre eux n’auraient pu dire véritablement où ils se trouvaient. Il n’y avait aucune route qui pourrait les mener chez eux comme autrefois. Ils étaient simplement assis là. Il devait être vingt heures. À l’heure où certains sont à table et d’autres affalés dans leur canapé attendant désespérément le film sur le câble ou le match de foot France/Turquie. Eux, pendant ce temps étaient assis là ivres et mendiants quêtant quelques pièces et tickets restos dans le métro où ils avaient élu domicile. Certains avaient eu une situation professionnelle et familiale il y avait six mois à peine de cela. Depuis le vent, le fisc et la banque avaient tout emporté, il ne restait plus rien. La seule situation leur restant est désormais coincée au fond d’une bouteille de pinard ou enfouit dans des sacs qui empestent la crasse. Tel est l’absurde quotidien des clochards qui sillonnent le métro, les rues parisiennes.

Lorsque nous les croisons, la colère, l'indifférence, la pitié, et l’incompréhension viennent souvent heurter notre conscience. Tous ces sentiments qui se mélangent, qui nous gênent dès l'instant où nos pas se croisent mais que nous écartons aussi vite de notre tête. On les regarde comme des parias parce qu’ils ne se sont pas fruités avec du Saint-Laurent ou parce qu’ils ne se sont pas chaussés chez Hugo Boss. On les regarde comme des pestiférés parce que campées sur nos Jonak ou nos Prada, parce que costumés chez Calvin Klein on finit par oublier que ce sont des êtres humains et non des chiens. J’ai honte de voir que nous nous comportons avec tant de condescendance envers nos pairs. Ne restent-ils pas des hommes? Ne sont-ils pas suffisamment humiliés de part leur condition pour qu'on ait besoin d'en rajouter en les regardant avec véhémence, en les dénigrant? Doit-on être aussi égoïste pour exister?

Je vais vous dire, je ne crois pas être au-dessus d'eux, je suis peut-être mieux lotie qu'eux mais jusqu'à quand? L'avarice et la cupidité ne sont pas mes leitmotivs et sans doute est-ce pour cela que j'imagine que tout peut basculer demain, que ma vie peut être réduite à néant demain. Ma frivolité, mon insouciance, mon compte bancaire placé dans une des plus grandes banques de la place, mes amis, mes cent soixante-quatre paires de chaussures, mes quarante-cinq manteaux, tout cela envolé !!! Comment réagirais-je? Ma fierté et ma dignité seraient sans doute à jamais détruites et si tous ceux qui jusque là m’avaient porté dans leur cœur me tournent le dos ? J'espère ne jamais vivre cela, me retrouver dans cette situation, de l'autre côté du miroir. Sans doute qu'eux aussi avaient-ils pensé que jamais ils ne se retrouveraient à manger les restes des autres, et pourtant ! La vie les a ramené vers cet ailleurs, ils sillonnent nos gares, leurs sueurs viennent se coller contre nous, leurs crasses nous indisposent et nous les haïssons, nous manquons de compassion parce qu'ils ne sont pas nous.

Une mère, avec son enfant quémandant un peu d’argent ne le fait certainement pas par plaisir ou parce qu’il lui manque quelques euros pour s’acheter un carré de soie Tara Jarmon, ni un four à micro-ondes high-tech chez Darty. Non, elle le fait parce que sa vie n’est plus entre ses mains, sa fierté est devenue son humilité. Et peut-être parce que plus raisonnablement et réellement si elle ne fait pas cela, ce soir elle dormira dehors comme une chienne avec son enfant.

Un homme d’une quarantaine d’années quémandant un peu d’argent ne le fait certainement par plaisir ou parce qu’il lui manque quelques euros pour s’acheter un costume Pierre Cardin ou le dernier VAIO de Sony. Non, il le fait parce que sa vie n’est plus entre ses mains depuis que son directeur lui a dit qu'il devait quitter son poste dans la prestigieuse banque où il a fait ses armes. L’orgueil, la fierté qui faisaient de lui un homme sont aujourd’hui les mots de son humilité. Cet homme quémande peut-être parce que plus raisonnablement et réellement s’il ne fait pas, ce soir il dormira dehors dans ce froid hivernal comme un chien avec peut-être une  bouteille à la main.
Debout sur le quai de la station des Tuileries, qui peut affirmer en tout état de cause que jamais sa vie ou celle de ses enfants ne deviendra comme la leur ? Personne et même celui qui est assis sur son pesant d’or ne peut garantir qu’il est entièrement à l’abri de quoique ce soit et ce malgré l’assurance que lui dicte son orgueil.

Alors que nous sommes tous affalés dans nos canapés nous plaignant d’une très dure journée de labeur où le CA n’a pas été atteint, n’oublions pas que nous ne sommes jamais sûrs du toit qui couvre nos têtes blasées. Juste à côté de nous il y en a qui crèvent…

 

 

©Géraldine Magnan, 2009

Texte protégé. Dépôt le 09.11.2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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