J’ai toujours voulu éviter de revenir en arrière. J’ai toujours voulu éviter de me souvenir parce qu’à vingt ans j’ai rêvé ma vie et mes espoirs ailleurs. Seulement, je ne peux oublier cet horrible secret, ce désarroi si grand dans lequel je me suis plongé et qui m’empêche d’avancer. Je sais que je dois vivre, pourtant je suis mort le jour de sa mort. Finalement, il a toujours voulu que je me taise et il a gagné.

 J’avais neuf ans, j’étais un garçon calme et discret. Rien ne transparaissait. C’était assez étrange quand on pense que les autres gamins de mon âge passaient leurs temps à s’amuser et à gambader partout, rendant chèvre leurs malheureux géniteurs. Je n’étais rien de tout cela, j’étais l’absence. La solitude m’était salutaire pour oublier l’horreur. A l’époque, je ne savais pas que c’était l’horreur à proprement parler mais je devinais que ce n’était pas normal, que ce n’était pas pur. Pourtant je n’ai rien dit, c’était dangereux, d’ailleurs c’est ce qu’il m’a dit. Il en était sûr. Je l’ai cru. Je me suis dit que si un grand disait des choses que c’était forcément vrai. Les adultes ne mentent pas, n’est-ce-pas ?

           

Ses mains étaient grandes, elles étaient propres, elles étaient belles mais elles faisaient mal. Elles me faisaient mal quand elles s’insinuaient dans cet endroit que je ne connaissais pas vraiment, même s’il était mien. Il était sérieux, il ne souriait pas quand il me gardait à côté de lui. Je ne souriais pas non plus, c’était mieux, peut-être n’était-ce pas permis ? Il ne parlait pas, moi non plus. Je ne savais pas ce qu’il fallait que je fasse, de plus il ne m’avait pas demandé de faire quoique ce soit, alors je le laissais faire. Lui savait. Je n’osais pas regarder ses yeux s’assombrir quand il commençait à haleter, il semblait souffrir quand ma main se couvrait de cette chose laiteuse et collante. Il semblait avoir vraiment mal et c’était de ma faute. J’ai compris plus tard que cette douleur était celle du bonheur. Comment aurais-je pu savoir cela du haut de mes neuf ans ? Il avait cette petite grimace qui déformait son visage mais en même temps je lui remarquais ce petit sourire en coin, comme celui d’un carnassier repu après avoir chassé puis mangé sa proie. Devais-je avoir la même expression ? Je ne savais vraiment pas ce qu’il fallait que je fasse. Maman et papa me disaient toujours ce qu’il fallait faire et j’obéissais, lui ne disait rien et moi j’étais perdu. Quand son visage reprenait son expression habituelle, il sortait de sa poche deux serviettes en papier, ni plus ni moins, il me les tendait afin que j’essuie ma main droite. Je les aimais bien ces serviettes en papier, elles étaient douces comme de la soie. Grand-mère les achetais de toutes les couleurs, elle les rangeait dans son vieux buffet comme un trésor, elle devait en avoir un millier. J’essuyais alors ma petite main qui n’était plus rose jusqu’à ce que cette colle s’en aille, et après cet instant de grâce pour lui, il me laissait partir du cabanon et rejoindre maman. Ces instants où se mélangeaient la crainte, les silences, les regards et beaucoup de désespoir étaient comme une fête pour lui. Ce rituel qui avait lieu tous les dimanches pendant la sieste était un cauchemar mais c’était aussi un secret que je devais garder au fond de mon cœur.

 

Il disait que si mes parents l’apprenaient qu’ils seraient jaloux de nous et qu’ils m’enverraient en pension pour la vie toute entière. Je ne voulais pas partir loin des miens et encore moins pour la vie entière, il le savait. Il disait aussi que si les autres l’apprenaient qu’ils seraient jaloux. Il parlait de mes ainés. Il trouvait qu’ils étaient trop grands pour jouer à ces jeux et qu’il ne pouvait pas leur faire confiance car ils trahiraient son secret. Il trouvait aussi qu’ils n’étaient pas suffisamment purs pour avoir droit à de la délicatesse et de la tendresse. Moi j’étais un prince, le sien, c’était un privilège qu’il m’accordait, d’ailleurs tous les grands-pères du monde accordaient des privilèges aux enfants comme moi. Il me disait aussi qu’il serait triste si quelqu’un venait me prendre ce privilège. Selon lui, il valait mieux faire silence, c’était notre secret. Alors je me suis tû...

 

Les jours, les semaines, les mois, les années ont passés et je ne l’ai pas trahi. L’année de mes onze ans, mon corps s’est mis à changer au fur et à mesure que le temps passait, je grandissais. Ma virilité commençait à naître autour de moi et mon corps trahissait mon espoir de rester un enfant. Je n’étais pas le seul à en être troublé, car lui aussi se rendait compte de cette transformation, cela l’excitait, il était simplement heureux. Quant à moi, je m’effrayais de toutes les conséquences que cela aurait. Son regard changea, il ne me regardait plus avec réserve, dans ses yeux je voyais du noir, celui de l’abime. Il y avait un désir si profond et si violent en lui que ma seule défense contre tout cela était le silence. C’était comme une fuite et je ne pouvais rien faire contre cela, je ne pouvais rien dire parce que j’avais promis de me taire.

 

Il me disait que j’étais beau et qu’il était fier de moi contrairement à mes parents qui ne me regardaient jamais. Il était pourtant inquiet car il craignait que les filles remarquent ces formes que lui avait vu naître et qu’elles ne commencent à faire une ronde autour de moi. Il me disait que les filles étaient des prédatrices, des tueuses de garçons et qu’elles violaient même les petits garçons comme moi. Il me disait que je ne devrais pas les approcher car lui ne serait pas toujours là pour me protéger et que mon père était tellement occupé à remettre dans le droit chemin mes deux frères aînés qui lui donnaient du fil à retordre qu’il n’aurait pas le temps de me protéger, d’ailleurs selon grand-père mon père me prenait pour une mauviette, alors ! Il m’a supplié de n’appartenir qu’à lui et de rester à ses côtés jusqu’à ce que je comprenne enfin le monde. J’ai dit oui. Que pouvais-je dire d’autre ? Une fois cette promesse faite, il me gratifia d’un sourire en me disant que désormais lui et moi pourrions passer à autre chose. Je ne savais pas ce qu’il entendait par là mais j’étais sûr que ce n’était pas quelque chose de bien.

 

Il en avait fini avec les caresses et les attouchements, il en avait fini aussi avec les serviettes en papier. Il avait changé le matelas du cabanon parce qu’il voulait que je sois plus à l’aise pour le sentir vibrer quand il viendrait déposer sa colle non pas sur mes mains mais à l’intérieur de mon corps. Il avait dit que ce serait mieux, que ce serait meilleur, que j’aimerais ça. Il avait dit que tout ce passerait bien et que je ne serais pas obligé d’aller au pensionnat. Il l’avait dit.


©Géraldine Magnan, 2010
Texte protégé. Dépôt le 07.01.2010

 


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