Il est 16h30, je n’ai rien fait de la journée, j’ai passé deux heures au boulot, menti deux fois ou peut-être quatre, pleuré trente fois, me suis faite larguée une fois, ai tenté de penser à me suicider en passant par la fenêtre de mon bureau quarante-cinq fois, j’aurais atterri dans le bureau d’en face, celui de Patrick le boutonneux, pas génial comme suicide ! Il ne faut surtout pas que j’oublie mon histoire à propos du commissariat lundi matin, parce que Trois-en-Un risque de me virer pour de vrai.

Bon, je fais quoi ? Je rentre tout de suite où je fais les boutiques. Je fais les boutiques. Deux heures plus tard, ma carte Visa a eu un malaise, il va falloir la ranimer. Mille deux cent cinquante cinq euros envolés. Ça sert à ça une rupture : acheter, acheter et encore acheter, jusqu’à ce que vos petits bras n’arrivent plus à tenir un sac… Et surtout, jusqu’à ce que votre carte refuse de passer (la honte).
Vous êtes à la caisse, la jouant façon snob chez Kenzo avec sous le bras votre future robe fourreau en crêpe, vous faites voir que vous aussi pouvez vous payer des fringues à deux cent euros pièce, puis arrive votre tour, et patratra, votre carte indique sur le petit écran « provision insuffisante » et ça sonne, c’est la cataaaa. Alors là vous prenez un air détaché et dites : Je ne comprends pas, pourtant elle marche cette carte, essayez de nouveau ! La malheureuse vendeuse réessaye sans succès, vous vous montrez profondément agacée, elle vous propose un autre moyen de paiement, mais ce jour là vous n’avez ni chéquier, ni espèces gisant au fin fond de votre cabas. C’est vrai non, qui se balade avec deux cent euros dans sa poche par les temps qui courent je vous le demande ! Et alors en désespoir de cause, vous déposez l’article sur le comptoir et vous dites avec un brin de snobinardisme : Vous devriez revoir le mécanisme de vos machines mademoiselle. Et puis vous rajoutez histoire de ne pas perdre la face Il faut que j’appelle mon banquier tout de suite, ma carte serait-elle périmée ?
Conseil : toujours garder un air détaché quand on sent que l’on devient aussi rouge qu’un camion de pompiers.
Bon, mis à part cette méprise, j’ai tout de même pu m’acheter quatre strings, je sais que sans amoureux pas d’intérêt mais quand même on ne sait jamais et puis en cas de malaise dans la rue c’est quand même plus glam qu’une gaine de grand-mère, non ? Je me suis également acheté un tailleur noir très classe, il pourra toujours servir quand je me ferai virer lundi, au cas où je devrais postuler chez Voici ou Gala, un nouveau manteau Céline, une paire de cuissardes, un bonnet et une écharpe assortie, une robe moulante Z&V extra courte (je crois même que mon string se verra) et pour couronner le tout, j’ai pris un forfait chez Fitness Club (deux cents euros les dix séances), le prix de ma robe fourreau Kenzo que j’aurais mieux fait d’acheter, à la place je vais devoir aller transpirer au milieu d’une bande de musclors.

Strings : 25€
Manteau Céline
(paiement en 3 fois sans frais)
: 450€
Cuissardes Prada                         
(paiement en 6 fois sans frais)
: 300€
Bonnet et écharpe Calvin Klein
(- 50 % trop cool !)
: 60€
Robe moulante Z&V (comptant) : 220€
Fitness Club                                  
(je me ferais rembourser...)
: 200€
Robe Kenzo plus de sous :0,00€

Total
: 1.255€ (patates à l’eau durant 4 semaines)                                              

Tout ça en quatre heures, peut mieux faire, je sais. Ça a du bon d’être journaliste, même quand votre carte Visa ne passe plus !

Lorsque je rentre chez moi à 20h00 les filles sont déjà là, Deb a commencé à prendre sa cuite, qu’est-ce que je disais tout à l’heure…
- Oh, ma pauvre chérie, je suis désolée, toutes mes condoléances.
- Qui est mort Marjane ?
- Allez viens dans mes bras.
Marjane aurait-elle aussi bu ?
- Marj qui est mort ? Il est arrivé quelque chose à mes parents ? Oh mon Dieu, Max me quitte ça suffit pour aujourd’hui!
- Nooon Clem, grand dieu nooon, aux dernières nouvelles ils sont bien au Caire, mais tu t’es faite larguée, c’est ce qu’on dit en de pareilles circonstances.
Sans doute dans le village d’Arlay, mais pas à Paris. Bref.
- Merci Marj. Ça va Deb, je vois que tu as commencé ta soirée.
- J’avais soif.
Il n’y a plus d’eau ici ! J’aurais mieux fait de continuer à dépenser mes deniers, euh... La soirée risque d’être longue, très très longue.
- Bon assieds-toi et raconte tout, on a commandé ta pizza préférée, j’ai pris de la vodka, par contre il n’y avait plus de jus d’orange au Monop…
- Hum hum
- … Mais j’ai trouvé de la glace comme tu aimes. Oh ! t’as acheté des fringues, vas-y montres.
- Deb, t’es chiante, je suis mal et toi tu ne penses qu’à regarder mes fringues.
- Ecoutes ma puce, je te résume la situation : tu t’es faite larguée, je sais que c’est dur à entendre parce que tu estimes que c’est trop tôt, mais il vaut mieux te rendre à l’évidence tu mérites mieux que ce looser. Alors plus vite tu te mettras ça dans le crâne plus vite tu en seras débarrassée et tu verras ta vie n’en sera que plus légère. Tu aimes Max, il ne reviendra pas à moins d’un miracle, et nous ne croyons pas aux miracles. Crois-moi. Bon tu fais voir tes fringues.
- Mais si on croit aux miracles. Tu te souviens de la fois ou j’ai cru être muette après avoir fumé ce joint, et j’ai retrouvé l’usage de la parole à force de prières.
- Marj, c’est juste parce que t’avais trop fumé que t’es devenue muette. Confondre une Marlboro avec du shit ça provoque des hallucinations pour des novices comme toi. Donc je disais fais voir tes fringues.
Je lui balance les sacs, elle m’a déjà oublié. Mon chagrin et moi sommes de nouveau seuls, personne ne peut me comprendre ou quoi ? Je l’aime moi. Max c’était mon moi, ma deuxième omoplate, mon deuxième poumon, mon ventricule droit. Je sais que cela peut paraître stupide mais c’était mon autre moi, mon alter-ego. Je devais passer le reste de ma vie avec lui. C’était ma moitié.

- Au fait Clem, tu n’as rien vu de différent chez Marj ce soir ?
- Euh, non. Non mais attends c’est quoi ça Marjane ?
- Enfin tu as remarqué! Je ne porte plus mes lunettes, je me suis mise une lentille verte et une marron. Pas mal hein ?
Où suis-je Seigneur ? Que je me réveille ! Faites que cette journée n’ait jamais existée !
Au secouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuurs…
- Sérieusement, les filles, il faut que vous m’aidiez, je ne sais pas quoi faire. Je dois, et quoique cela puisse me coûter, récupérer Max. C’est l’homme de ma vie. Ohé, vous m’écoutez ?
Deb qui a l’air d’avoir trouvé son bonheur dans mes sacs se fiche visiblement de mes ennuis et Marjane se regarde le nombril, enfin ses deux nouveaux yeux dans le miroir. Il y en a au moins deux qui continuent de survivre à la vie. Ça fait plaisir.
- Primo : tu l’ignores, tu ne l’appelles pas, tu ne lui envois pas de message, tu l’oublies, tu ne fais pas semblant, tu l’oublies réellement. Deuxio : tu sors. Il y a une boite géniale dans le deuxième, le Selected et tous les mecs sexy, friqués en somme tout le contraire de Max y sont. On ira demain soir et tous les vendredis et samedis s’il le faut, tu ne peux pas refuser puisque tu n’as plus d’obligation matrimoniale. Bientôt tu ne te souviendras même plus de son visage arrogant. Je déclare donc solennellement et ce en présence de notre public aimant Clémentine nouvelle adhérente du club des Célibattantes Résistantes. Bienvenue au club Clem. Oh c’est quoi c’est air désespéré ? Tu pourrais au moins être émue et verser une petite larme, tu crois que c’est facile d’être dans ce club, comptes le nombre de femmes mariées, trompées et tabassées qui donneraient maris, euros et Range Rover pour rentrer dans ce club, c’est vrai quoi c’est un honneur !
- C’est bon Deb tu me saoule. Je suis malheureuse comme les pierres et toi tout ce que tu trouves à me dire c’est d’adhérer à ton club débile. Mon nouveau but serait de sortir et me faire draguer par des vicieux et des fils à papa pour oublier Max, sauf que tu vois je ne suis pas sûre que ça marche.
- Et bien tu verras, dans trois mois tu me remercieras, je te le garantis.
- Pas sur.
- Clem, on ne va pas y passer toute la nuit, moi à ta place, je laisserais tomber, il ne veut plus te parler et bien tant pis, vas voir ailleurs et qu’il aille au diable. Point barre.
- Et si je lui disais que je suis enceinte ? J’y ai pensé cet après-midi, il me semble que c’est une idée géniale. Comme ça, il culpabilisera, et restera avec moi. Pour un enfant il fera peut-être un effort.
Deb prend un air médusé.
- Pourquoi pas ? Non tu devrais lui dire que tu as tumeur maligne et que tu vas bientôt crever.
- J’y ai pensé aussi, mais ça fait un peu trop soap opéra. Tu ne crois pas Deb?
- T’es bête ou c’est naturel, à croire que tu t’entraînes. Tu prends vraiment Max pour un demeuré ma parole ! En fait, non t’as raison c’est bien un demeuré mais il ne reviendra pas, même avec tes bobards qui soi-disant passant sont douteux. Laisses tomber, demain soir on sort et on va leur faire voir à ces types qui règne sur Paris ma chérie.
- Moi, je pense que…(Marj pense, j’aurais tout entendu ce soir) tu devrais avoir une vraie conversation avec Max, proposes lui de prendre un verre, où je sais pas moi, et après observes-le et tu verras s’il y a une chance de le récupérer.
Et bien, je ne savais pas que Marj en avait autant dans le cerveau. Elle a dû lire Psychologies. Vous savez qu’elle est agrégée d’arts-plastiques, le seul problème c’est qu’elle ne sait pas dessiner, et vous me direz à juste titre que c’est un problème majeur quand on enseigne aux beaux-arts. Remarquez avec les étudiants tous à côté de la plaque qu’elle fréquente, il n’y a pas vraiment à se faire de la bile pour ça.
- Donc tu crois que je devrais lui parler, mais s’il refuse de me voir ?
- Au moins tu auras essayé. Ça te coûte quoi ? Eh ! c’est trois ans de ta vie qu’il fout en l’air, ce n’est pas six semaines !
- Moi, je dis que ça ne sert à rien, crois-moi, ce mec là ne te vaut pas. Dis le contraire.
- Marj tu as peut-être raison et quant à toi manges ta pizza et tais-toi.
- Allô terre depuis quand Marj a raison ? Elle est célibataire depuis au moins trois ans. C’est quoi ses référents ?
- N’importe quoi, je suis peut-être célibataire mais sache que c’est parce que…
- Parce que quoi ?
- Tu m’énerves, si je suis seule c’est parce que Simon est parti à l’autre bout du monde finir sa thèse et lorsqu’il reviendra et bien on se remettra ensemble.
- Non mais vous êtes folles ou quoi toutes les deux ! Marj, ce type est parti depuis trois ans, ce n’est plus une thèse qu’il prépare c’est carrément un nouveau monde qu’il reconstruit à Canberra, il doit être en train de courir partout après des kangourous avec une jolie australienne qui lui apprend comment faire du surf. Tu crois sincèrement qu’il va revenir pour ton œil vert et ton œil marron. Réveilles-toi ! Combien de fois l’as-tu au téléphone, hein ?
- Euh…
- Exactement, euh comme tu dis. Il doit t’appeler trois fois par an, une pour ton anniversaire, une pour la nouvelle année et comme je suis sympa, je vais dire une quand il s’ennuie à mort parce que sa jolie australienne est par monts et par vaux. Arrêtes tes conneries Marj, il ne reviendra pas et tu le sais. Ne nous fais pas croire que tu es naïve à ce point. Et quant à toi Clem, ne deviens pas comme ces filles désespérées, ce crétin t’a largué et c’est peut-être, que dis-je c’est carrément ce qu’il avait de mieux à faire. Vois ça comme un service. Que crois-tu qu’il t’aurait apporté de bon, même pas capable de te complimenter. Moi je dis au diable ces abrutis. Il y a mieux ailleurs j’en suis sûre.
- Nous ne te savions pas si aigrie que cela Deb. Ce n’est pas parce que tu es une carriériste que tu dois penser que nous le sommes aussi.
- Ça n’a rien à voir avec ma carrière, c’est juste qu’il y a un moment où il faut lâcher prise, c’est tout.
- Okay, seulement reconnais que si tu avais eu ne serait-ce une seule fois une relation sérieuse dans ta vie, que tu ne nous tiendrais pas ce genre de discours à Marj et à moi. Pas vrai ?
- C’est bien parce que j’ai eu une relation sérieuse que je me permets de vous dire ça pour que vous arrêtiez de vous bercer d’illusions.
- Attends Deb, tu ne nous parles pas de Tom ? C’est ça ta relation sérieuse ? Un type marié avec trois enfants ? T’es pas sérieuse ? Tu savais bien que ce type n’aurait jamais quitté femme et enfants pour toi, il savait ce que lui couterait un divorce et une pension alimentaire.
- C’est bon Marj, vous ne comprenez rien à rien Clem et toi. Rêvez et laissez-moi à ma réalité. Okay ?
Deb pensait qu’elle s’en était sortie, mais au fond elle souffrait. Tom, ce petit merdeux lui avait promis la lune, elle ne l’a jamais eu. Il est retourné auprès de sa femme, traitant Deb comme une moins que rien et depuis son refuge c’est son travail. Elle ne le reconnait pas mais je sais qu’elle est malheureuse et qu’elle n’a pas oublié même si aujourd’hui elle a un tableau de chasse aussi long que mon bras.

- On se commande une deuxième pizza et on regarde l’intégrale de Sex and the City ? Demain on parlera de ton abruti de Max d’ac ? Ah oui, je dors ici ce soir comme ça tu pourras pleurer sur mon épaule cette nuit.
- Avoues que tu as la flemme de te traîner jusqu’à chez toi, fille intéressée que tu es.
- Non c’est faux.
- Si c’est vrai.
- Non.
- Si.
- Clem tu peux dire à Marj d’arrêter de me casser les pieds…

Voilà, vous connaissez mes deux amies et leur sens aigu du soutien moral. Autant aller parler à un crocodile, au moins lui vous répondra d’un seul coup de mâchoire des plus significatifs. Pour les références de la postérité mes amies sont deux expériences de laboratoire mal programmées. L’une a eu le cerveau atrophié, et l’autre a eu le cerveau en surcharge pondéral.

Que vais-je devenir ?
Est-ce trop demander qu’un homme puisse m’aimer, je suis pourtant gentille et diablement sexy. Max ne peut pas me quitter comme ça. Je n’ai rien fait de mal, le pire vous savez c’est que je n’ai rien vu venir. Pour moi nous étions ensemble pour toujours, j’avais même déjà trouvé les prénoms de nos futurs enfants : Lily/Emma/Rose/Sam et le petit dernier Keanu pour notre liaison impossible Keanu Reeves et moi. Je voulais donner pleins de bébés à Max. Nous aurions été heureux. Mais non, il a fallu que ce manchot du cerveau et des sentiments me dise qu’il veuille rester seul ! C’est quand même moi qui l’ai sorti du ruisseau, il était littéralement abruti et pratiquement trisomique, je l’ai remis sur la bonne voie. Voilà pour la reconnaissance. J’aimerais pouvoir l’insulter, le secouer comme un prunier pour qu’il retrouve la raison. Il aurait tout de même pu me rappeler après son double appel. Quoiqu’il en soit il va me le payer et ça au centuple voire même au millièmetuple.

Mais que vais-je deveniiiiiiiiiir ?
Peut-être que Deb a raison, peut-être qu’il y a des hommes qui vendraient leur mère juste pour me connaître et passer ne serait-ce qu’une minute en ma compagnie et entendre ma voix sexy avant de s’envoler pour le paradis ou aux enfers.
Des hommes il y en a au moins trois millions, - peut-être plus mais restons sur ce nombre - j’ai le choix, et sur ces trois millions il y en a au moins un million et demi qui ont trente-cinq ans (il me faut un homme mur), sur ces un million et demi il y a en peut-être cinq cent mille qui ont une bonne situation et sur ces cinq cent mille il y en a certainement avec une Lexus, Porsche, 4X4, Mercedes, limousine, un chauffeur, un triplex, une ou deux entreprises, un compte aux îles Caïmans, une femme de ménage, treize cartes de crédit, et sur tous ces hommes, il y en a un qui bavera d’amour pour moi, et pas sur moi comme le faisait cet australopithèque de Max. Il ne sait même pas ce qu’aimer veut dire. Exceptés son tatouage, son BM cabriolet et son compte chez Barclays il n’aime rien d’autre. Je me rends compte maintenant que j’étais loin dans ses priorités. J’aurais dû me douter que jamais il ne me mènerait à l’autel. Il n’était même pas fichu de me dire qu’il m’aimait ou de faire trois pas à côté de moi sans une remarque acerbe sur quelqu’un ou pire sur moi. En connaissance de tout cela et au vu de ma brillante intelligence qui fait de moi une femme pas du tout calculatrice je peux dire haut et fort : A moi mon millionnaire aux treize cartes de crédit !  Il me faut du champagne pour fêter mon nouvel objectif.
Flûte, Deb a tout bu. Quand, je pense que cette femme de trente ans complètement hystérique est assistante du procureur, j’en ai des frayeurs. Comment fait-elle pour être crédible, elle qui picole quasiment tous les soirs.








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Au secours j'ai besoin d'un homme

 ©Géraldine Magnan, 2009
Texte protégé. Dépôt le 26.10.2009





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