Phénomène de mode pour certaines, mal-être pour d’autres, jubilation pour quelques-unes, bien-être pour une infime partie. C’est une réalité et chacune à ses raisons, elles assument ou non et c’est aussi leur réalité.
Comment vivre avec ce corps quand il est de trop ?

Anorexique depuis quinze ans déjà, je sais que je ne guérirais jamais de cette maladie car elle est devenue moi. Elle vous ronge, vous pensez être plus forte qu’elle mais elle vous atteint et elle vous tue. Elle me tue depuis qu’elle a envahi ma raison. Lorsque pour la première fois je pris conscience de mon pouvoir sur ce corps, j’étais aux anges, était-ce de la folie ? Je pense que oui. Seulement aujourd’hui je ne vis plus dans cet enchantement car c’est une partie de mon être qui s’est envolée. En fait trop longtemps j’ai cru que je pourrais contrôler ce corps, mais à cette heure, il ne m’obéit plus et mon esprit se perd dans la déroute.

Assise dans ce canapé habillé de noir où nostalgie et regrets font bon ménage, je me souviens du jour où j’ai décidé de faire pencher la balance en ma faveur lorsque mon index a caressé pour la première fois la profondeur de mon être, lointain est ce jour. Depuis ma vie ne m’appartient plus et personne ne peut changer son cours car j’ai refusé trop de fois l’aide des autres, alors aujourd’hui je me retrouve seule avec la crainte de perdre cinq kilos parce que je serais près de la mort ou d’en prendre cinq parce que je serais en vie.

Je voyage mon existence dans la peur, dans l’incertitude et surtout dans une sorte de douce folie que je ne contrôle pas. Ma vie ressemble à un de ces tableaux s’exprimant par anamorphose, mon portrait s’étire puis se flétrit dans le temps comme si plus rien ne le retenait, il finira par s’enfuir et disparaitre parce que je ne pourrai plus le retenir dans un avenir qui me semble si proche. Il ne restera plus rien de celle que j’étais.


Je le ne supportais plus, lui devenu un boulet pour moi. Cinquante-cinq kilos, un mètre soixante-dix voilà celle que j’étais. Pour certains j’étais parfaite, tout à fait dans les normes, mais que savaient ces gens de la normalité ? Moi, je le voyais tous les jours, je le sentais et je ne pouvais plus l’encaisser. Je voulais ressentir ce détachement, pouvoir le dissocier de mon âme. Je ne pouvais plus accepter qu’il fasse de moi son esclave. Lorsqu’un défaut apparaît sur soi, on fait tout pour s’en débarrasser. Il était devenu un défaut à mes yeux et je devais tout faire pour m’en déposséder. Envisager ma vie sans lui pouvait sembler utopique, mais ma volonté était plus forte que la faiblesse de cette chair. J’allais y parvenir parce que je me devais de réussir tout ce que j’entreprenais. Je ne savais pas que cette soudaine prise de pouvoir sur moi allait me conduire vers la déchéance car je croyais que ma maîtrise, que ma force, que ma détermination suffiraient face à tout le reste. Quelle illusion!
Comment ne plus vivre, ne plus connaître cette vie, ne plus respirer ce monde? C’était là les sempiternelles questions que je me posais tous les jours. Plus rien ne m’intéressait, plus rien ne me prenait du temps, parce que je ne connaissais plus cela, plus rien n’accaparait mon esprit. C’était là que désormais logeait le vide. Pourtant, plus que n’importe qui je savais ou du moins je croyais savoir ce qui me détruisait, ce mal qui voulait me posséder. Mais je restais là interdite ne faisant rien pour briser ces chaînes qui me retenaient prisonnière. C’était horrible car rien ne pouvait changer cela parce qu’indiscutable à mes yeux et propice à la fatalité. Je m’encourageais à me tromper me disant que c’était indubitablement ce que la vie avait voulu pour moi, ce désir incessant de vouloir tout quitter et de partir vers des confins que jamais personne ne pourrait franchir, parce qu’ils étaient miens. Faire mouvoir mon corps, fermer mes yeux, et ne voir que la lumière pour enterrer l’ombre de la peur c’était ainsi que je voulais ma vie, c’était comme cela que je désirais les autres avec cette absence de réalité. Je me disais qu’il ne fallait pas que je laisse les autres s’approprier mes craintes, mes rêves, mes espoirs, mes peines parce qu’ils ne les comprendraient pas, et puis tout cela m’appartenait comme un grand livre fermé avec une clé que personne ne trouverait jamais.

 
Ne devais-je pas être le seul acteur de ma vie, peut-être mes secrets me resteraient à jamais gardés, et sans doute me rendraient-ils plus forte. Mais tout cela n’est que leurre parce que la vraie vie, celle que je fuis et qui s’enfuit se bat contre la mort et elle ne s’épuise pas car elle continue d’avoir foi en moi. La vie ne comprend pas qu’aujourd’hui je ne suis plus rien. Je suis irascible parce que tout m’exaspère, je ne supporte plus toutes ces graisses qui m’obsèdent et que je détruis à coups de laxatifs pour qu’enfin respirent mes os.

 

Les autres me regardent avec pitié. J’inspire de la pitié ! Je m’enfonce dans ce précipice et je n’en peux plus. Je finis par épuiser mon entourage entre mon dégout de la vie, mon dégout de moi-même. J’aurais tellement voulu qu’ils me disent ces mots que je veux entendre. Qu’ils me disent que je vais finir par mourir si je n’arrête pas tout ça. Qu’ils me disent que je devrais cesser de m’affamer. Qu’ils me disent qu’ils savent que je fais semblant d’aller mieux. Mais ils ne disent rien pas par crainte de ma réaction. Ils sont en train de me laisser mourir parce qu’ils ont peur. Je ne pourrais pas m’en sortir s’ils ne me relèvent pas. Pourtant, je ne peux rien leur dire. Tous ces non-dits m’entraînent vers la mort je le sais. Je n’arrive plus à vivre, je n’arrive plus à faire semblant, ni à sourire, ni à chanter, ni à danser. Ils le savent tous mais ils se taisent.

Ma tour d’ivoire est tout ce qui me reste car pour survivre et oublier la fin et la faim j’ai dû me protéger. Et pour toutes mes faiblesses, et pour toutes les erreurs de mes jours, je ne crains plus rien parce que finalement je suis la seule à faire le jour de ma vie et à y habiter. C’était ça ma magie même si au fond je savais que je me mentais car il n’y a plus de magie, il ne reste que le désespoir, je ne peux plus vivre mes rêves, je passe aux travers des filets et j’avance.

L’anorexie tue, elle détruit tout. Ma douce folie c’était de vivre la vie de Rose, mon amie imaginaire celle qui s’était couchée dans mon monde, celle que j’aurais voulu être, celle que j’aurais dû être…

 

©Géraldine Magnan, 2010

Texte protégé. Dépôt le 07.01.2010

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Publié dans : histoires de filles
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus